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vendredi 3 mai 2019

Une Formule



Qui es-tu donc toi, donc ? Je ne te connais pas ; Il me semble que tu as pris ma place… Que tu usurpes mon identité.
Viens-tu de Chine ou d’Alabama ?
Tu n’as pas d’âge, ou plutôt l’éternité te traverse ; tu es l’infiniment grand et l’infiniment petit.
A quoi bon te parler puisque tu n’entends rien, puisque tu n’as pas d’oreilles ?
Mais je persiste… Un dragon d’eau ? Un aigle vengeur ? Un martin-pêcheur ? Où sont tes ailes ?
Je vois ton bec et tes yeux fixes ; ton bec qui croque la vie, l’avale et la régurgite sous forme d’étoiles…
Tes yeux fixes me regardent, me scrutent, comme je te scrute et nous nous scrutons l’un l’autre indéfiniment.
Qui es-tu donc ?
Ton destin me laisse sans voix.
Je ne sais qu’une chose, c’est que tu cries pour me faire taire.
Je viens de loin-on m’a inventé- je me souviens- ma construction a longtemps duré- je suis resté inachevé pendant des années- mon créateur était mathématicien.
Il m’a construit par palier… Ça lui est venu d’un coup, et la première fois, la première ébauche lui a plu.
Puis il m’a laissé en chantier… J’étais troublé, angoissé ; je me disais « Finira-t-il son œuvre ? Existerai-je un jour ? ».
Au début, je ressemblais à pas grand’chose, un alignement de chiffres, de lettres et de ratures ;
plus tard dans le temps, au gré de ses éclairs de génie, j’ai pris forme et j’ai commencé à avoir de l’espoir !
J’existerai, j’en étais sûre !!!
Je me structurais sous sa plume, sous ses réflexions, par ses dialogues intérieurs ;
J’étais comme une sculpture dont les coups de burin de l’artiste arrivaient violemment, par surprise, à des moments toujours inattendus et peu appropriés.
Mais mon mathématicien devenait vieux, son cerveau perdait de sa plasticité, il se répétait, il se décourageait plus souvent aussi.
Il m’appelait « sa formule » ; j’avais un nom ; c’était déjà cela mais le nom ne suffit pas à faire une existence, une vraie, bien solide…
« Sa formule »…J’étais souvent froissé, je finissais en boule dans la poubelle ou en cendres dans la cheminée ;
J’étais là et l’instant d’après, je n’étais plus.
Combien de fois suis-je rené de mes cendres ?
Combien de fois, déchiré puis reconstitué ?
Forcément, depuis, je crois à la Vie éternelle ; la Mort n’existe pas pour moi ; ça me rassure ;
Mais ne pas mourir ne signifie pas forcément exister !
Et puis un jour, le miracle s’est produit : mon mathématicien a achevé ses tribulations intellectuelles et je fus enfin complet.
Je tenais debout, j’étais structuré et aucune démonstration ne peut, depuis, me démolir.
Je suis solide pour l’éternité et mieux encore, on parle de moi depuis des siècles, je suis connu, je suis célèbre…
Je commence même à penser par moi-même, pour échapper au carcan des calculs infinis ; je pense, je réfléchis, je me penche sur mon identité de formule… Alors tout tangue, tout bascule, je ne suis plus sûr de rien, je doute…
Heureusement, un matheux vient vite me remettre son mon chemin de formule, immuable, intangible.
Ça me rassure mais je m’ennuie.
Un chercheur s’intéresse à moi.
Il me lit, me relie mais ne me relie à RIEN.
Je suis chaviré, mis en pièces ;
Je me dissous dans l’univers, mon corps se désagrège et rejoint les arbres millénaires qui m’ont vu naître ; j’étais connu et ne suis pas reconnu par lui…
Mes mots, mes lettres, mes chiffres ruissèlent le long de mon corps et s’enfouissent dans mon cœur.
Je n’entends plus, je n’ai plus d’oreilles puisqu’il n’entend RIEN à ce que je suis.
Ma bouche s’aiguise pour le déchiqueter.
Je pousse un cri rauque.
Il est MORT. Il ne me narguera plus…
Je suis défait et les morceaux éparpillés de moi aux quatre coins du Monde.

lundi 18 février 2019

Je la vois

Je la vois. Elle passe sa porte. Le soleil l’éblouit, ses yeux plissent. Puis, elle prend une expression étonnante, comme si elle avait subitement croisé la silhouette d’un animal familier, qui se serait travesti. Elle s’adresse à lui : « Arrête de rire avec le premier moineau venu ! ».
Contrairement à d’habitude, le discours de cette femme est farfelu. Elle, qui, d’ordinaire, est une femme si structurée, et dont les rêveries sont d’un réalisme désarmant, me surprend par cette brusque transformation ; alors, j’efface cette image qui me déstabilise. Je me complairais désormais à la décrire, tel qu’il m’a toujours été donné de la voir, jusqu’à ce jour.
Je veux dorénavant décrire une femme lucide, qui erre souvent dans de vieilles maisons. Sa mémoire est translucide, ses émotions ne transparaissent jamais sur son visage lisse ; elle rêve souvent la nuit, comme tout un chacun, mais à son réveil, l’expression de son visage est celui d’une statue, dont l’existence est figée pour l’éternité.

Les vieilles maisons

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait... D’habitude, je ne fais que des rêves réalistes. Par exemple, je
déambule dans de vieilles maisons, que je finis par connaître par coeur car leur architecture est récurrente dans mes rêves. D’ordinaire, j’y aurais peut-être rencontré un chat, qui aurait couru après un moineau...
Enfin, rien de mystérieux là-dedans !!! Je ne rencontre nul gendarme dans ces vieilles maisons car je ne fais jamais de rêves farfelus. Franchement, les rêves réaliste ne me font pas rire, j’en ai conscience, et, du coup, mon existence manque de soleil, à cause de la banalité de mes rêves. Je le vis comme une porte fermée à mon inconscient qui se tait...

Le premier moineau venu

J’ai pris conscience, qu’un jour de soleil, en fermant ma porte, j’ai rencontré un chat mystérieux, déguisé en gendarme farfelu, dont le sport favori était de rire avec le premier moineau venu.