Fier de l'effort monumental pour rester tiède devant elle. Grand besoin de s'assoupir mais c'est dans notre karma d'attendre le même moment.
jeudi 5 octobre 2023
Lettre indéchiffrable de Joël
Merci cher inconnu de m’avoir adressé ce brouillon. Je ne suis pas sûre que cet ensemble de pattes de mouches me soit destiné à moi. Et peut-être que vous-même n’en êtes pas sûr non plus. En tout cas, ne serait-ce que pour le temps que vous y avez consacré, l’encre et le papier. Cela mérite que je vous réponde, que je vous trouve audacieux de confier à la Poste ce délire graphique. Continuez, je vous y encourage et qui sait, peut-être un jour, sera-ce lisible !
lundi 5 juin 2023
Parasite
Entré par effraction, il se tournait tenait debout derrière une rangée de fauteuils rouges, dans le noir complet et plus précisément derrière le siège Q13. Ses bras antennes agrippèrent le dossier, et ses antennes capillaires exploraient la salle complète. Lui, devant, marmonnait sans arrêt. On voyait des mâchoires bouger mais on n'entendait rien. Il semblait mal à l'aise dans son costume de plume noir où le blanc de la chemise contrastait étrangement. A un moment précis, il sentit sur ses épaules comme des crochets lui parcourir le dos. Il se tourna brusquement, ses yeux d'un jus tabagique et sacré, ses lèvres de dentelles se figèrent sur le visage de l'homme derrière lui, qu'il trouva tout de suite malfaisant et sale. Des mots que seul les emplumés ne peuvent entendre lui montaient à la gorge et dans sa tête, il parlait, il parlait… en silence. Alors, l'autre se pencha vers lui et à son oreille lui distilla une injure salace dans une haleine fétide d’égout et d'endroit salle. Ce fut comme un ressort sur son siège. Il bondit prêt à empoigner ce sale cafard mais il fut retenu par l’aspect peu ragoutant du personnage. Et enfin, de sa gorge muette, sortit un grand râle avorté, vide de mot. Dans un concert de chut chut, et s’excusant, il sortit prestement. Alors et au grand damne du voisin de siège, l'autre vint s’installer à sa place, sa grande silhouette maigre, anguleuse et d'une somptueuse laideur.
L'homme de l'ombre
Il était si maigre autant que malfaisant, ses longs bras secs comme des antennes fouinaient partout. On le voyait là, le plus souvent de nuit. Hop, il était là-bas. Un visage anguleux aux yeux excavés, mais au regard perçant. Sur sa tête des milliers d'antennes de cheveux hirsutes se collaient par paquet de douze, semblaient explorer, chercher, diriger son allure filante. Il s'aplatissait, quand il trouvait quelque chose, mais quoi ? Son corps tout entier aimait la saleté et sa laideur était si intense, presque somptueuse. Maman, il me dégoûte celui-là !
mardi 7 mars 2023
Tante ourse et ses petits
Dans son antre, l'ourse a du mal à se réveiller mais elle est stimulée par ses deux oursons qui la mordillent, lui grimpent dessus. Bref l'agacent en réclamant un sapin de Noël ! Mais c'est quoi ça ? d'où ça sort? Elle essaie d'ouvrir un œil puis l'autre mais le premier se referme déjà, elle a une irrépressible envie de se laisser aller à une petite (ou grande) heure de sommeil. Et ces petits qui n'arrêtent pas. Les autres années, elle n'en avait qu'un et c'était suffisant. Oh oui ! maintenant la voilà avec deux.
Une odeur inhabituelle chatouille ses narines qui frémissent. Se détachant sur l'ouverture de la grotte voilà un chacal, oreilles dressées, muscles tendus, regard perçant. « Un sapin de Noël ! » scandent les oursons en chœur. « Un sapin de Noël... »
- Tu sais ce que c'est ? Bougonne l'ourse au chacal après l'avoir salué.
- Ben oui, répond le chacal, c'est le moment, tout le monde en achète un.
-
- S'il te plaît, peux-tu m'aider ?
Ces petits me font perdre la tête, ils me fatiguent !
-
Je t'en aurais bien acheté un, où j'ai
pris le mien ce matin, mais je suis pressé. Pas une minute à t'accorder, je
regrette. Par contre, j'ai croisé pas loin d'ici Maître Jaguar. Il est serviable.
Pourquoi ne pas le solliciter ?
La grosse ourse, à grand peine, se lève, pataude, lente et à vrai dire sans grande conviction. Les petits s'accrochent à elle. Dehors, en effet, elle aperçoit maître Jaguar cheminant sérieux. Elle hèle et les petits l'aidant par leurs piaillements.
- Tu vois bien que je suis en chemin Tante ourse. Je quitte le territoire, je m'en vais. Je te fais mes adieux. Que l'architecte de l'univers te protège, toi et ta descendance. Adieu !
Au-dessus du faîte des arbres, Tante ourse aperçoit la tête de Miss girafe. Elle s'en approche, lui exposant son problème. Mais Miss Girafe est préoccupée, elle cherche un pyjama rose pour son prochain défilé de mode, elle n'entend rien du propos de tante ourse. Et lui retourne son souci : - où pourrait-elle trouver un pyjama rose ? Au diable pense tante ourse, elle n'a qu'à demander à Madame l'autruche, je m'en fous de son pyjama rose. On voit bien qu'elle n'a pas de petits lui courant après.
Oh ! Comme elle a bien fait car le bout de terre sur lequel ils se trouvent se détache comme une petite île et les voilà voguant sur les eaux en furie, s'éloignant de plus en plus. La promenade se révéla assez longue pour enfin s'échouer sur un rivage inconnu boisé, où les eaux calmes et limpides les bercent doucement.
- Maman maman, crient les petits émerveillés les sapins !
Plein de sapins de Noël s'offrent à eux.
- - Celui-ci ! crie un petit.
- - Non l'autre, répond l'autre.
I Ils sont tous si beaux ! Finalement, ils s'installent au pied du plus grand, satisfaits et heureux, c'est enfin Noël.
vendredi 29 janvier 2021
1001 nuits Rencontre culinaire
Elle vivait dans un monde imaginaire, rêvé, un monde des mille et une nuits. Petite, elle avait été émerveillée, transportée par les films que projetait le Palmarium à Tunis. Pour le prix d’une place, le dimanche matin, on y voyait deux films.
Alors, c’était « la lampe
d’Aladin », « Shéhérazade » »Ali baba et les 40
voleurs » »mille et une nuits »
« Sinbad le marin ». Transportée, rêvant de tapis volants, de
vizir, de musique envoutante, elle s’imaginait vivant dans un sérail, entourée
de danseuses alanguies, de bain de lait d’ânesse et de pétales de roses.
En fait, maintenant, elle vivait
seule dans un studio, avec Shéhérazade, sa chatte persane. Vêtue de voiles, de
paillettes, de grelots aux chevilles, elle dansait devant la grande glace
qu’elle avait fait installer sur un pan de mur, agrandissant considérablement
la pièce. Elle aimait cuisiner et se complaisait dans les recettes orientales,
les épices, les saveurs subtiles qu’elle mélangeait avec beaucoup de créativité
et d’audace. Par exemple elle avait mis au point une recette singulière
mixant : lait, mil, inouï !
Mais, se désolait de ne pas pouvoir partager
ces délices avec un compagnon ; non pas qu’elle attendait un quelconque
sultan, non, elle était adulte maintenant, mais seule.
Alors, elle eut l’idée de mettre
une petite annonce chez le marchand d’épices où elle allait souvent s’enivrer
de vanille, de menthe, de cardamone et anis étoilé et tant d’autres. L’étal de
ce marchand, un tunisien présentant, outre les odeurs, un tableau de toutes
couleurs avec ses paniers débordant de poudres diverses.
Au bout d’une semaine, elle vit,
écrit sur sa petite annonce, un numéro de téléphone et un petit mot :
-
J’aime aussi partager des délices orientaux ; Je suis fin gourmet
bien que mon aliment préféré soit les huîtres.
Je suis l’Emile et une huître.
Appelez-moi !
Le penseur de Rodin
Le penseur de Rodin : Sa passion c’était la sculpture. Elle passait tous ses moments de loisirs dans les musées. A Paris, Camille était restée très longtemps devant Le Penseur de Rodin. Subjuguée. Elle, elle habitait dans l’Ain, à Bourg en Bresse. Elle se creusait la tête à essayer de comprendre comment on pouvait imposer à du marbre, de la pierre ! une courbure, des plis des rondeurs aussi fines. Quant au bronze, c’était le grand mystère. Ce qu’elle comprenait, c’était le plâtre, la terre glaise. Elle s’y essayait chez elle dans son jardin avec quelque bonheur. Assez fière de sa tête de Rhode, son cheval. Elle l’avait représenté avec le crin au vent, l’œil doux qu’il avait tout le temps ; c’était une brave et belle bête.
Pas comme cet imbécile de paon, insaisissable volatile trop difficile à
figer dans le plâtre. C’était une race particulière qui ne vit que dans le
département de l’Ain ; qui avait une certaine valeur mais qu’elle
détestait.
Elle détestait son « pédigrée » qui en faisait un
« noble ». Cher, cher…
Paon sœur de ronds d’Ain. C’était son nom. Il ne
faisait jamais la roue ! un être inutile. De plus il s’amusait à agacer
Rhode en lui mordillant sans cesse la queue : c’était bête ! une
bête, bête en somme !
Un jour elle entendit un long hennissement suivi d’un bruit sourd de
sabots.
Accourue les mains pleines de terre glaise, Camille trouva le corps
écrabouillé de l’oiseau aux pieds du cheval au regard fou. Voilà, trop, c’est
trop, n’est-ce pas ?
Poussé à bout l’équidé s’était vengé mais il était agité, incontrôlable,
ruant, le museau suant d’écume, interdisant toute approche.
Que devait faire Camille ?
En urgence elle appela à la rescousse le panseur de Rhode, hein !
jeudi 17 décembre 2020
à la caisse de la superette
Martine est une dame entre deux âges, bigote, bourgeoise désargentée, érudite et seule. Son manteau élimé aux manches et au cou témoigne d’un passé cossu. Ses cheveux poivre et sel, sont toujours bien coiffés, tenus par un gros peigne orné de strass dont 2 sur 3 manquent. Elle semble vivre 40 ans en arrière mais utilise toutes les technologies modernes sans cesser de les dénigrer. Elle a le verbe haut et campe sur ses convictions, persuadée de détenir le vrai.
Jacques
est un jeune retraité qui déguste sa 2èmme vie avec délice, chaque heure,
chaque jour, chaque moment. Ancien cadre dans l’industrie, il a un regard
empathique sur tout et sur tous. Il est heureux, en bonne santé, aime
plaisanter, cuisiner, et choisir des cadeaux pour tous ceux qu’il aime et il
aime tout le monde.
Un
jour Martine attend à la caisse d’une superette. Pour maintenir des prix bas et
économiser du personnel, une seule caisse est ouverte. La file est longue, la
caissière dolente, semble inexpérimentée.
Martine
crie tout haut :
-
on ne peut pas ouvrir une autre caisse ; c’est inadmissible ça !
Derrière
elle, un monsieur sourit :
-
Il est 12h30, Madame, c’est l’heure de leur pause.
-
Je vous ai sonné, vous ?
-
Dring, dring, répond Jacques, j’ai entendu dring…
-
D’abord tenez-vous à distance. Un mètre SVP
-
C’est que j’avais envie de me rapprocher de vous : vous avez l’air si
aimable.
Un
soupir, puis – Ah, vous avez acheté un sachet de 2 kg de pommes ? Elles
sont bonnes ?
-
Je viens de les acheter, je ne les ai pas encore goutées figurez-vous !
-
Madame aura de quoi croquer la pomme : c’est une source vive…Je ferais
bien votre Adam
-
Vous ? avec vos cheveux au vent et vos dents toutes neuves ? Non ,
mais ,regardez-vous !
-
Un miroir, un miroir SVP clame Jacques à la file qui se distrait de l’anecdote.
Une
jeune femme, amusée, lui tend un petit miroir de poche en riant.
-
Ah, belle dame vous avez raison : j’ai l’air de descendre de la vie sur
Mars !
In
volontairement, Martine esquisse un sourire qui n’échappe pas à Jacques.
Doucement
il susurre –Vous avez un joli sourire…Permettez-moi de vous aider à porter
votre sac.
-
Hum..bah…si vous voulez ! dit Martine qui, enfin, est arrivée à la caisse.