mardi 1 décembre 2020

En calebut' sur la Cannebière

Depuis le temps que l'homme avalait du sous-traité, du surgelé, du chimique, du colorant, du pollué à haute dose, il semblait bien s'être habitué à sa condition d'animal de batterie.

Il avait paru bien déterminé à prendre son destin en mains pourtant en 2022, notamment, lors de la grande mutinerie contre le port du pyjama en pilou-pilou rendu obligatoire sous 18 degrés. Ah!  Il fallait les voir, défiler en calebut' sur la Cannebière. Il y avait les Pro pur coton, qui envoyaient des pavés dans les boutiques et glissaient en chaussettes le long des réverbères. Plus loin dans la procession, une bande d'antiféministes en nuisettes sexy scandaient à pleins poumons "Travail, Famille, Patrie !" Je m'en souviens comme si c'était hier. J'avais pourtant huit ans à peine.  Je suis resté très longtemps traumatisé par cette bouillie cérébrale affichée. A huit ans, dans ce monde aseptisé et prédigéré, l'âge adulte n'est pas encore atteint, le conditionnement programmé est encore loin du définitif et j'ai refait pipi au lit. Les traitements que j'ai dû subir me plongeaient dans des sommeils sans rêve, qui se terminaient toujours en sursaut.

Bon d'accord on n'est pas en 2022. Quelques vérités quand même, le cerveau fermé des adultes, le pipi au lit au-delà de l'âge autorisé, et mes petites siestes volées dans l'arbre du champ voisin.

Un bruit de porcelaine, et je reviens à moi, perchée sur mon arbre. A mes souliers vernis, un chat rayé mauve et noir, seule race homologuée de nos jours dans la région des GAFA Unies.

Je l'observe descendre en colimaçons nonchalants le long du tronc et s'enfoncer dans les buissons quand soudain, une horde d'escargots, bataillon de coquilles, avance et commence à grimper le long du tronc de mon arbre. Je ne crains rien, les escargots sont mes amis. J'évite souvent des morts par écrasement sauvage. Les tailles 42 sont les plus dangereuses. Ils avancent tranquilles maison sur le dos.

Adulte aujourd'hui, ils m’aident à ne jamais oublier que ma maison est en moi et que mon arbre y est aussi. Je suis un enfant de la terre et je ne supporte plus qu'elle soit oubliée, piétinée. Elle est plus difficile à protéger que les escargots de mon enfance, elle se laisse spolier, vampiriser. Elle a bien essayé de réguler avec quelques virus mutants, comme autant de parasites sur son dos rond, sans succès. La terre est peuplée d'une humanité dont les cellules cancéreuses, se multiplient de façon anarchique et phagocytent celles qu'elles ne reconnaissent plus. Faudra-t-il que la terre devienne notre cancer pour survivre, que nous devenions des inconnus et que la terre s’en débarrasse car elle ne les reconnaît plus ? 

Comme un petit sifflement

D'où vient cette pipelette en bikini qui marivaude dans le jacuzzi avec un gringalet en bermuda ? Serait-elle aussi amère qu’une faisselle, aussi bisque que sa couleur homard, aussi spongieuse que ses pieds fripés à force de tremper dans l’eau ? Elle a la nuque noircie par endroit sous le collier farci, de pierres précieuses en toc. Sa peau fait l’effet d’un plastoc à base d’amidon de maïs et pas de pétrole prosaïque. J’ai rêvé d’un monde sans velcro, d’une page sans ratage, d’un air sanctuaire, d’une vie à la Robinson verni de chrysalides. Une métamorphose. Pourquoi vivre détaché du vivant ? S’appliquer à s’épiler, se botoxer, se chirurgiefier ? J’ai des poches plein les yeux et des bouées plein le ventre, j’ai cessé les flexions et génuflexions. J’accorde à ma petite personne autant de temps qu’à ma daronne. Pourquoi je ne l’appelle plus, du reste ? Du reste de fenouil, que, lors de ses 60 ans, je n’avais pas voulu manger, parce qu’il avait traversé 500km avant d’atterrir dans mon assiette (Italie/Marseille) ? Elle m’avait traité d’Ayatollah du légume. J’ai pas piqué des vers, ni labouré la terre. J’ai juste constaté qu’un légume qui peut pousser dans le jardinet, n’a pas besoin de voyager. Elle avait récupéré les tiges à feuilles vert pomme, qu’elle m’a enfoncées dans le nez pour me chatouiller les poils. Depuis, je n’ai pu plus la sentir et je suis devenue un petit poireau déraciné, qui s'est arraché à la terre d'où il vient. Arraché mais avec des racines, longues, entremêlées, limites ridicules et encore terreuses. Boules d'argile qui ne se décollent pas. Pulpe pueuse, je m’approche de la pipelette, mais c’est le gringalet qui m’alpague. « Qu’est-ce que tu fouettes ! » me dit-il me repoussant de ses cinq pistils. Je cille, à peine, et je plaide une place dans le jacuzzi. Quoi que ce gringalet en pense, les effluves de la bimbo d'à côté, déjà blette créent un nuage de plus en plus aigre que les bulles du Jacuzzi tentent de contenir.

Un petit bruit vient ponctuer les éclats de rire verts de la presque belle et le gringalet gobe-mouche n'entend rien. C'est comme un petit sifflement. Les seins du cageot flottent toujours sous le nez du benêt, aucune chance que le silicone soit en fuite. Le sifflement se précise, poussée par le doute je me retourne. Un beau trognon serait-il tombé sous le charme de mes aisselles frisées et ruisselantes ? Faux espoir. Le sifflement persiste, turbulence maximum à la surface de l'eau, bouillonnement intense, de plus en plus difficile à associer à la température des deux corps caleux près de moi.

Mue par l'instinct de survie du légume libre, je laisse la tourterelle au soutien-gorge à piles et le pigeon amoureux à leurs regards ventousés et m'échappe du pot en ébullition. Triste fin du homard ébouillanté et de son accompagnant fleuri, loin de leur rêve de Copacabana.

Qui est mieux servi que soi-même?

Ce jour-là [...] j'aurais voulu sortir crier sur tous les toits que OUI, il est possible de changer. Et c'est ce que j'ai fait. En descendant les escaliers j'ai croisé ma vieille voisine, et lui ai servi une remarque bien sentie quand elle a, pour la énième fois, ignoré mon "bonjour". Arrivée dans la rue je me suis défoulée sur un homme qui avait laissé son chien déposer son "offrande" par terre sans la ramasser. Ragaillardie, j'ai poussé jusqu'à toquer à la vitre d'une automobiliste garée en double file sur une voix de bus. Puis je suis allée boire un café au soleil. Je me sentais bien, légère. Un peu comme la première fois où j'ai osé quitter la maison alors que ma mère était en pleine crise. Comme quoi, on est jamais mieux servi que par soi-même.

D’ailleurs, je hèle le serveur pour un deuxième café, quand une femme s’installe face à moi et se met à téléphoner. Je ne me gêne pas pour lui dire que ce n’est pas une cabine téléphonique ici et que tout le monde n’a pas besoin de prendre part à sa conversation. Elle m’incendie du regard et se lève continuer sa communication à l’écart. Le serveur, ayant vu la scène, m’apporte mon café avec un œil sévère. Même reproches dans les yeux que celui de ma mère, quand je suis rentrée à la maison après sa crise. C’est quand même fabuleux, pas une once de reconnaissance ! Moi, je dis oui ! Il est possible que tout change ; les mœurs, le respect de l’un de l’autre, la liberté d’agir pour le bien de l’autre ! J’ai envie de faire parler le serveur. Qu’il dise tout haut ce qu’il pense, mais un octogénaire s’installe en face de moi. Il se met à commenter la lecture de son journal à voix haute, comme s’il était seul au monde. Je ne renonce pas et lui dit qu’il n’est pas seul chez lui. Il ne répond pas et continue comme si j’étais invisible. Je sens la rage monter en moi, comme quand ma mère refusait de m’écouter et faisait comme si je n’étais pas là. Je lui fais de grands signes pour qu’il me regarde, hausse la voix, et je vais même jusqu’à lui toucher l’épaule pour qu’il arrête. Là, c’est le serveur qui m’arrête, me prenant le poignet et me demandant de bien vouloir quitter la terrasse. Je vois le vieux monsieur mettre son sonotone à l’oreille et me regarder perplexe, je vois la femme de toute à l’heure, s’assoir et continuer son appel en sirotant un café, je vois les yeux des gens pleins de reproches et d’accusations. Je revois ma mère me prendre par le bras et me mettre dehors en criant : « accepte les gens tels qu’ils sont, dans leur pire côté comme dans leur bon ». Et moi me jouant d’elle en faisant la chorégraphie de « Give it to me » de Michael Jackson, la main à l’entrejambe. Face au serveur, je n’ai pas d’autre choix que de partir en faisant du moonwalk pour sauver ma peau.

Raconte, encore une fois

Ce jour-là, je ne me suis pas reconnu, rouge de honte, vert de dégout, noir de colère, ça m'a donné des ailes, décuplé mes forces, mis à terre. J'aurais voulu avoir ce dont je rêve depuis ma plus tendre enfance, : un regard assassin : un clin d'œil et hop l'autre tombe. Enfant, je rêvais jour et nuit. Nous adorions avec mon frère et ma sœur nous installer dans le lit de notre mère lorsqu'elle était absente. Là , était ma scène chérie, je me transformais en conteuse , et eux en public inconditionnel. Leurs rires, et les « raconte encore une fois » me portaient. C'était des histoires, très souvent les mêmes, qui faisaient peur jusqu'à l'instant ou le ridicule nous faisaient exploser de joie. Je puisais dans mes sueurs nocturnes, l’océan qui voulait me noyer, les 3 petits cochons qui n'aimaient pas les suppositoires, la sorcière qui volait les chaussettes et les culottes, le dragon au regard de feu (celui à l'origine du regard assassin). Le temps d'une histoire j'étais la star, le clown, celui qui n'a peur d'aucune transgression.

En grandissant les règles du jeu ont changées, le ciel est devenu gris, les fleurs pales, les soleils cachés. J'en ai juste gardé le plaisir des histoires et maintenant j'adore que l'on m'en raconte, je suis devenu un super spectateur.

Mais là d'un seul coup, l'enfant qui n'avait peur de rien, capable de jouer le rôle de tous les pouvoirs a trouvé son public et vient à mon secours. Le monstrueux roquet à deux pattes et au poil court est là, celui qui écrase l'autre, invective, dont les mots fleuves trahissent « un moi je » permanant, bavard, envahissant. Il est là derrière moi, je le sens s'agiter, pousser pour passer devant, son odeur bobo-chic/Jus qui put me le font détester d'emblée.

Désarmé ! Pas d'œil fusillard dans le dos ! alors je fais un volte-face pour lui barrer le chemin. Ma fureur est si intense que, sans y réfléchir je fais ce clin d'œil rapide, sec, glaçant. Or, que se passe-t-il ? Cette vermine, ce sale type dont le comportement m'avait fait sortir de mes gonds, se fige comme électrisé.  Un des jeunes petits garçons qu'il avait bousculé pour pouvoir s'avancer dans la file d'attente, venait de l'arrêter en plein vol en écrasant avec jubilation une délicieuse, douce, gourmande, fondante, glace pistache fraise sur son rigide veston noir. Un tir fort précis, silencieux mais efficace. Stoppé en plein vol !

Rien à voir avec le regard de feu du dragon de mon enfance, mais le fou rire déclenché par la mine de sir corbeau, me transperça. L'espace d'un instant, l'insouciance et les rires qui autorisent la mise à distance du convenu qui fait accepter sans broncher les hors limites, la peur aussi, faire à nouveau surface.

Le soir venu, j'ai reconvoqué sorcière, dragon et petits cochons en espérant qu'inspiration serait à nouveau insufflée par la marchande de sommeil. 

Sur quelle route ?

Ce jour-là, je ne me suis pas reconnu, rouge de honte, vert de dégout, noir de colère, ça m'a donné des ailes, décuplé mes forces, mis à terre. J'aurais voulu des tonnes de choses, des kilos d'expressions et des grammes de légèreté, j'avais perdu la face et l'intelligence du monde, le désarroi me catapultait vers les étoiles noires.

L'errance hermétique, dans une ville médiévale, me portait dans le froid des platanes. Une injustice faite, brise de loin, tout, emporte le sens de la vie dans un tourbillon. Je tenais debout, dans le chaos des rencontres, sans montrer des signes d'affections. La rancœur me tenait depuis des lustres. Je mesurais les incompréhensions manifestes dans un chagrin intérieur. Les catastrophes sont toujours personnelles. J'avais rien de solennel à signaler, j'étais un tâcheron de la renaissance, l'ombre me mettait à l'abri des vivants, fermé de silences, et solitaire mortel, je me retrouvais, toujours dans des circonstances étranges, ou l'exil me faisait voyager au-delà, des lignes d'horizons.
J'avais pris la voiture et des virages neufs.  Stomaqué de drames, je brûlais sans vivre, j'avais eu des accidents et des évasions multiples et à un moment...

Je stoppais, net, d’un coup, en plein milieu de la route, avec l’étrange sensation que je ne pouvais pas aller plus loin. Devant moi, un infini laiteux, cotonneux qui rendait floue ma vision, m’engluait dans une gangue oppressante. Un tourbillon de moments de ma vie, image par image, se déroulait sous mes yeux ébahis. Je revoyais tout, par bribes : l’injustice, les incompréhensions, les catastrophes, tout, par flashs. Ma colère, ma honte…..

J’eus l’étrange sensation que le véhicule tournait sur lui-même comme sur les manèges de mon enfance où le pompon m’échappait toujours. Ce fût qu’au bout d’une longue minute de tambourinement sur la vitre que j’atterris de mon monde virtuel.

-        Vous allez bien Monsieur ? avez-vous besoin de quelque chose ? je peux vous aider ?

Un jeune homme, un quidam dont le désir visiblement était de porter secours, d’aider, de ne pas passer à côté d’un désarroi évident.

Ça existe donc encore ce type d’être humain ? La méchanceté, la colère, la honte, le dégout n’étaient donc pas les seuls sentiments que l’on pouvait ressentir ? L’espoir était possible ?

Alors, pendant que ma voix prononçait les simples paroles rassurantes de remerciements, je m’entendis dire au fond de moi : Maintenant je suis prêt à tout quitter et recommencer à zéro.

(Vincent & Fernande)

Petit capitalisme

Depuis le temps que l'homme avalait du sous-traité, du surgelé, du chimique, du colorant, du pollué à haute dose, il semblait bien s'être habitué à prendre le temps à tout autre chose que le plaisir de manger. Fini les plats mijotés de grand-mère qui imprégnaient nos vêtements d’odeurs indéfectibles et qui se stockaient irrémédiablement sur nos hanches, fini les gâteaux d’anniversaire maison dégoulinant de chocolat à en écœurer un cochon, fini les maux de têtes affreux après des repas trop arrosés de boissons insipides et abrutissantes des grands coteaux d’autrefois, fini les diners aux chandelles, serviettes rouges et nappe blanche. Plus personne ne s’en rappelait finalement ni le goût, ni l’odeur. Ce n’était même pas un souvenir enfoui dans une terre devenue infertile, mais un conte grotesque d’une autre époque révolu où le temps n’était pas compté, où des indélicats le gaspillaient sans en reconnaitre la valeur.

Quel pouvoir sur la nature de ne plus avoir à se sacrifier pour se sustenter. Le temps de tout, d’interagir avec le monde entier, ignorant les décalages horaires imposés par des fuseaux désuets, le temps de courir, courir, mobilisé derrière un écran figé … le temps de rien où tout se précipitait dans une cadence infernale, connecté aux millions de contacts, dans une solitude béante. Et ce fut elle qui nous avala, comme un lot de protéines animales chargées de saveurs cancérigène ou carcinogène, allergogène, accidentogène, mutagène, arborigène, abrutogène… englouti dans ce ventre avide dans lequel on se perdit. Que donnerais-je alors pour des miettes de pain frais, des miettes de nous où tu savourais les minutes à me regarder juste pour le plaisir de te retrouver dans le fond de mes pupilles brillantes. Personne n’a résisté, ni toi, ni moi, dévorés par la bête affamée, cet exil meurtrier qui a tué l’homme dans l’abandon de soi au temps qui passe. L’instant présent n’existe plus puisqu’il est déjà parti avec tout ce que nous étions capable de ressentir, sentir et de goûter.

Seule la ruée vers l’avant, vers le fric, vers l’ascension sociale, nous animent. Un grade de gagné et dix têtes de collègues écrasées, une prime à quatre chiffres décrochée et une succession d’achats dérisoires, puérils, m’as-tu-vu, gadgets, commandés. Une pièce de plus dans la grande roue de la consommation, une pièce et l’engrenage se met en branle pour le plaisir des poches remplies de fric, pour la pérennité du système qui fait trimer les gens. Les moyens s’enclenchent et c’est tout un train de dominos qui déboulent à toute allure et se relèvent pour dévaler à nouveau et se redressent encore. Aucun répit. Les minutes s’égrènent, des tics tacs à la chaîne. Un seul arrêt technique tous les trois ans. Le grand arrêt de maintenance générale et c’est là, le seul moment à nous. Toi, moi, nous. Sur les rotules, des cernes et des nodules en plus, nos corps à la fois flasques et tendus, mais le temps des retrouvailles. Toi et moi, nous. Du temps juste pour nous, allongés dans le moelleux du matelas Kiplipa, élu produit de l’année 2040, sous la couette lestée Gravi-tétée, dans les effluves des huiles essentielles de Zen Aroma-P. Affalés, rincés, lobotomisés. Le plafond comme seul divertissement au bourdonnement de nos oreilles, aux grincements de nos dents, aux spasmes vibrants de nos corps. Les soubresauts de nous, quand tu t’impatientais de m’emmener de l’autre côté, à coups de reins frénétiques pour le plaisir de te retrouver au fond de moi, évanouis l’un sur l’autre, après une jouissance commune. Personne ne supporte ce grand arrêt très longtemps, le vide laissant vite place à des réminiscences du passé. Les brasse-coulée dans la mer Méditerranée, les randonnées dans le Vercors, les promenades à cheval en Camargue, tout cela était plus que fini, nos corps incapables d’exercices physiques, de flexions et d’extensions, à l’exception de quelques génuflexions. Trop de frustrations remontent comme de la bile et nous comptons les jours avant la reprise, pour mettre fin à cette souffrance et reprendre le rythme frénétique de notre course vers l’argent. Tout a été calculé pour faire de nous des machines. Petit vicieux, sadique, satyre, que ce capitalisme sournois. (Isabelle & Laurence)

Ce père qu'il n'était pas

Ce jour-là, je ne me suis pas reconnue, rouge de honte, vert de dégout, noir de colère, ça m'a donné des ailes, décuplé mes forces, mise à terre. J'aurai voulu m’enfuir pour oublier et crier ma rage d’exister, ici, à ce moment-là avec ce que j’avais à dire, à cracher du fond de mes entrailles.

Cela fait des jours que tout s’entremêle dans ma tête. Je bous de devoir me taire face à ce petit chef à la noix qui ne sait demander les choses que pour la veille. Evidemment, il n’y a pas une seule fois où il s’écorcherait à dire un ‘merci, bon boulot’, puisque c’est forcément toujours en retard. Il y a des jours où je lui ferais avaler ses lunettes rien que pour le plaisir de le voir s’étouffer sous mes yeux, me supplier de l’achever sous la torture. Je l’avoue, c’est le tableau de cette scène que je placarde derrière les yeux, et qui me maintient sous pression pour ne rien relâcher de ma cocotte-minute. Quand il me parle avec sa bave de crapaud, je l’imagine aussi en caleçon rouge à poix, ou dans ses chaussures, de gosses patates à ses chaussettes pour le rendre encore plus ridicule. C’est ma manière d’échapper à son pouvoir. Je perçois alors un mot sur deux, qui glisse sans m’étreindre. Parfois, je vais travailler dans les toilettes, mon havre de paix, là où il n’ira pas me chercher, ma petite île paradisiaque. Les chasses d’eau pourraient ressembler à des vagues sur l’océan. Assise sous la fenêtre, dos au radiateur qui me réchauffe les reins, je suis bien mieux que dans mon open space sous les néons qui finissent par me décolorer les cheveux, sans compter ce maudit courant d’air à chaque fois qu’il arrive d’un pas avide souffler son haleine de cafard. Je suis sûre qu’il prend plaisir à venir dans mon dos, sur la pointe des pieds pour agonir ses exigences, me fracassant les tympans, au bord de la crise cardiaque. Là, bien calée entre la porte du WC et le lavabo, je ne pourrais jamais me faire surprendre. La porte d’entrée est en face. J’aurais presqu’envie de m’assoupir…

Les yeux mi-clos, mon PC sur les genoux, je ne l’ai pas vu arriver. Catastrophe ! Entre la honte d’être démasquée et la colère. Il a osé entrer dans ce fief de filles ! Alors qu’il vitupère à propos d’un quelconque sujet urgent, je tourne en boucle comme un disque rayé incapable de l’écouter : il a osé, il a osé, il a osé… Son monologue dissout dans la pièce devenue malodorante rien que par sa présence, le silence attend soudain ma réponse. Il faut que je dise quelque chose : défense ou contre-attaque ? Et là, la phrase sort toute seule, à haute décibel, sans réfléchir, sans préméditation, lui clouant le bec jusqu’à le faire rougir. Alors qu’une femme vient d’entrer dans notre espace, et le regarde des pieds à la tête, interloquée. Je pouffe de rire, et sans lui daigner un coup d’œil, je dis à la directrice du 2ieme étage, je crois bien que Monsieur Dominguez s’est trompé de porte, tellement pressé qu’il devait être !!! Il était vaincu ! Il sortit aussi vite qu’il était entré, j’avais la victoire ! la victoire ! Oui, mais il allait falloir que je quitte mon territoire de conquistador. Aie, ça allait se corser. 

Fallait-il que je sois hors de moi pour devenir enfin tout à fait moi, pour oser affronter cet homme qui ne me respectait pas. Même mon père alors que j’étais enfant ne me parlait pas sur ce ton alors que j’étais prise en flagrant délit de bêtise. Pourtant j’en tremblais devant cette autorité absolue, même face à l’injustice parfois. J’avais appris à courber l’échine fautive quoi qu’il advienne, parce que sa parole était indiscutable, alors je m‘excusais jurant que je ne recommencerais plus malgré ma disculpabilité. Mais cet homme n’était pas mon père …J'étais pliée comme le roseau, face à ce chêne venteux qui se déchaînait, quand la vie est dure, les courbures sont vites apprises, les brisures vites venues. J'avais appris à ne pas vivre, à taire mes palpitations, les émanations de mon âme n'avaient pas de route, face à un être sans doute, qui a le goût de donner des roustes.
Mais cet homme n'était pas mon père...

Ce n'était qu'un résidu, pratique des instituts de filoutage, un petit chef mécanique, sans envergure, guttural et râleur, un adjudant au service du marché des dupes, dans l'armée des cadres pétris de rictus de minus, adorateur du commandement. Comme l'énonce, l'historien Johannes Chapoutot, le nazisme sert de modèle aux méthodes de management qui ne ménage d'ailleurs personne. Dans la lutte des classe, l'essence du pouvoir est un conditionnement lointain, on prend pour des dieux, les vieux au pouvoir, ils ne sont que des dinosaures, à qui a manqué une météorite ou un bon dérèglement climatique, pour les laisser en marge, de l'avancée du monde, qui ressemble avec eux à une ample reculade.
En attendant qu'on retrouve, leur squelette dépourvu de gluten et d'humanité, je médite sainement dans les sanitaires. J'envisage d'y rester soixante-quinze ans, non que je possède, l'espoir que leur race de pouvoir, soit morte d'ici là, par une venue spatiale céleste, flambant un quart de la planète, mais comme j'ai lu, un peu, Françoise Héritier, Anthropologue, femmologue, qui était optimiste sur plusieurs générations sur l'évolution des relations humaines, avec un peu moins de haine à la clé et de la compréhension dans les sillons des cheminements, trois générations me semblent, une marge plausible pour que la marche du monde devienne un peu paisible. Mais ce temps imparti de l'évolution, qui aurait plus au naturaliste Charles Darwin, ne m'est point donné, je suis face à Monsieur Dominguez comme les Incas face à Cortez. On prête, au chef des choses qui n'existent pas, création d'un état hiérarchique intériorisé, depuis l'enfance, et l'état d'infériorité de celle-ci. Nous sommes des grands enfants qui s'ignorent, mourir en le sachant, nous libérera d'un mauvais esprit, pensais-je sous les néons cléments, du lieu d'aisance, et comme disait Arthur Rimbaud, poète de condition marcheuse, je me crois en enfer, donc j'y suis. Pour me sortir de cette impasse et des toilettes, j'envisageais les grands moyens, un monde plus grand, comme dirait Corine Sombrun, une chamane nomade, qui a ma sympathie, du fait qu'elle se prête à des recherches scientifiques, tout en étant quelque peu libre, à ce que j'ai vu, au gré de mes lectures, de certains de ses livres. La vengeance est un plat qui se mange tard, avec des sauces relevées à vous élever vers les cieux, fussent-il infernaux. Philosophe des WC, je comptais évincer cruellement le rude Dominguez. Selon le tarif en vigueur avec les entités de Mongolie, un envoûtement, faisait perdre cinq ans de vie au praticien de cette magie noire, mais quoi alors, cinq ans de vies perdues, c'est quoi ? Le chanteur Mano Solo ne clamait-il pas la liberté ou la mort ? J'aurai eu les deux, donc je choisis la liberté et la mort de cinq années de ma vie, je vais jeter un sort à ce ressort du capitalisme de l'hubris qu'est Dominguez et le pire et le mieux, le rendre amoureux de moi, et jouer l'indifférence tandis que je jubilerais mauvaisement et superbement. Vingt minutes viennent de passer depuis son passage en coup de vent, me voilà prête à sortir avec mon coup de Jarnac, grâce à cette décision, je serais solide intensément, face à sa vulgarité entraînée, je ne crains plus rien, pour moi, en somme il va devenir invisible. (Isabelle & Vincent)