samedi 23 mars 2019

Agrandir la lumière


Prendre un bol en terre cuite, y verser du lait. Ajouter une cuillère au manche plastique jaune, le bol est vert gris, la cuillère est en métal. Tout ça sur une table en bois. Mettre de la chicorée, pour cela, la sortir de sa boite, boite en verre avec un couvercle marron. Poser le couvercle, se servir, remettre le couvercle. Remuer le mélange dans le bol avec la cuillère. Boire le tout. 
Poser le bout de l'enveloppe, une enveloppe ancienne avec des timbres oblitérés, la poser dans un bol blanc plein d'eau. Laisser flotter un moment ce bout de papier.
Ouvrir la fenêtre une, puis la deux, prendre une respiration et une autre.
Sortir un billet d'une boite, une boite en métal, un billet vert, boite peinte.
Regarder la pendule, les aiguilles et les chiffres noirs.
Tirer un rideau pour agrandir la lumière. 

Le bruit d'un baiser


Faire coulisser les portes taupes, un accroc laisse apparaître le bois en aggloméré. Pousser une chaise métallique, des patins aux quatre pieds, pas de crissement sur le carrelage. Ouvrir la porte d’entrée, un vent frais caresse le visage, une bouteille qui verse son liquide à même le gosier, un placard qui claque. Un bol en grès blanc aux pois multicolores, l’intérieur vert se remplit de céréales d’avoine et de blés soufflés, qui flottent, crépitant au contact du lait. Une cuillère métallique tape, son de vaisselle par à-coups, bouche qui croque et qui déglutit. L’eau s’écoule à grand jet sur le bol vide, les traces de nourriture et d’empreintes digitales disparaissent sous le savon du liquide vaisselle. Bol tête en bas dans l’égouttoir de l’évier. Réveil qui sonne, une interruption soudaine, un lit qui craque, des planches en bois qui grincent, une porte qui coulisse, le bruit d’un baiser.

Alagna au poil doux


Toutou Alagna a une bonne tête joviale, le poil doux, l’expression pétillante, il dévale les marches de l’immeuble au rythme de l’air du « Dernier jour d’un condamné ». Mélomane, un simple morceau de musique et il fugue sans prélude. Il déboule sur l’opéra. Des airs de Puccini s’envolent par les fenêtres. Quelle damnation ! Toutou Alagna bifurque et prend la tangente vers le Vieux-Port, excédé par sa malédiction de fuyard à chaque octave ovationnante. Quelle journée de chien. Le marteau piqueur qui creuse la chaussée parvient à peine à masquer les slams du groupe d’ados qui se lancent des battles, une joute musicale qui le fait bouillir, il pétarade et oblique vers la rue de la République, quand Faust apparaît, une lumière divine éclaire tous les monuments et résonne alors en toutou l’Air des Bijoux. Il aboie, se décoiffe, ébouriffant son poil à force de tours de cou, de coups de bassin en l’air et de coups de pied dans le derrière d’un passant qui ne supporte pas les chiens qui aboient. Toutou, comme un boulet de canon, accompagné par une rafale de vent, atterrit Place Sadi Carnot, arrêté par deux tramways qui se croisent. Le coup de sonnerie d’un tram sonne comme le glas, sa mort est certaine, comment résister à ces tentations mélodieuses, à ces chants des sirènes, à ces appels d’Ulysse. Ronchon, grognant dans ses moustaches, il arrive à la Joliette et n’en pouvant plus, s’engouffre dans un immeuble, s’assoit à un bureau et hurle le chant de la reddition de Vercingétorix. C’est alors qu’arrive un gaulois à la moustache jaune, petit gringalet, qui vient le récupérer et, à base d’un breuvage spécial, le soigne de son idée fixe.


Un corps sous mes pas


Mes jambes me portent, encaissant le poids du corps sous mes pas. Trois marches d’abord, des graviers qui ripent sous les chaussures, une dizaine de marches, un portail qui réclame un peu d’huile, une longue succession de marches, gravies l’une après l’autre, d’une lenteur de tortue, un souffle saccadé, des narines qui emmagasinent de l’air à grand volume, la bouche qui aide à en prendre plus. L’ascension de la route, décorée par des graffitis colorés, la traversée des clous à moitié effacés. Un banc en bois marron, griffé, tatoué, où le corps se pose, lourd, il fait craquer la planche. Bruit étouffé d’un gros moteur de poids-lourd. Freins qui pètent, portes en verre qui cognent. Bip au passage du ticket. Le siège jaune poussin vibre au-dessus des roues, le plancher prend de la vitesse, il roule à vive allure, le paysage défile, un coup de fil, une voix à l’accent marqué du Sud interrompt le ronron du bus. « Dis-moi le à moi », « comme je me languis ». Des klaxons, une ouverture de portes prématurée. Tout le monde descend. Des jambes reprennent leur marche régulière sur un sol plat ; le soleil chauffe les épaules, le vent s’engouffre dans le manteau. Des portes en verre qui coulissent, un bip à la commande de l’ascenseur. Plancher qui monte. Une sonnerie, un bip, un claquement de bise, des pas feutrés sur la moquette, les jambes qui se plient sous le bureau et y resteront.

lundi 18 février 2019

Je la vois

Je la vois. Elle passe sa porte. Le soleil l’éblouit, ses yeux plissent. Puis, elle prend une expression étonnante, comme si elle avait subitement croisé la silhouette d’un animal familier, qui se serait travesti. Elle s’adresse à lui : « Arrête de rire avec le premier moineau venu ! ».
Contrairement à d’habitude, le discours de cette femme est farfelu. Elle, qui, d’ordinaire, est une femme si structurée, et dont les rêveries sont d’un réalisme désarmant, me surprend par cette brusque transformation ; alors, j’efface cette image qui me déstabilise. Je me complairais désormais à la décrire, tel qu’il m’a toujours été donné de la voir, jusqu’à ce jour.
Je veux dorénavant décrire une femme lucide, qui erre souvent dans de vieilles maisons. Sa mémoire est translucide, ses émotions ne transparaissent jamais sur son visage lisse ; elle rêve souvent la nuit, comme tout un chacun, mais à son réveil, l’expression de son visage est celui d’une statue, dont l’existence est figée pour l’éternité.

Les vieilles maisons

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait... D’habitude, je ne fais que des rêves réalistes. Par exemple, je
déambule dans de vieilles maisons, que je finis par connaître par coeur car leur architecture est récurrente dans mes rêves. D’ordinaire, j’y aurais peut-être rencontré un chat, qui aurait couru après un moineau...
Enfin, rien de mystérieux là-dedans !!! Je ne rencontre nul gendarme dans ces vieilles maisons car je ne fais jamais de rêves farfelus. Franchement, les rêves réaliste ne me font pas rire, j’en ai conscience, et, du coup, mon existence manque de soleil, à cause de la banalité de mes rêves. Je le vis comme une porte fermée à mon inconscient qui se tait...

Le premier moineau venu

J’ai pris conscience, qu’un jour de soleil, en fermant ma porte, j’ai rencontré un chat mystérieux, déguisé en gendarme farfelu, dont le sport favori était de rire avec le premier moineau venu.