jeudi 17 décembre 2020

Rouge Feu

Raymond, courtois, sophistiqué. Professeur agrégé de lettres. Vêtements étriqués, toujours dans la retenue et la bienséance. Marqué enfant, par un conte, une petite histoire qui sonnait comme " la porte claque ; les rideaux tapent, le volet grince..." Pendant ses années Lycée, un prof de fac employait des mots savants, Raymond apprenait un mot par jour. 

Bud’ pour Ben du Diadème, à traîner dans les quartiers. Pour lui la langue de la rue est un moyen de se faire respecter. Besoin de plaire, car enfant, peu d’affection de la part de parents trop occupés entre la marmaille et les boulots de nuit. Besoin intrinsèque de plaire à l’autre, d’où sa manie constante de promette. Promettre la lune, se rendre important, lorgner sur un possible extraordinaire, sans être capable de tenir ses promesses, car il les cumule.

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L'astre rouge augmente effroyablement et balaie la plage de ses rayons lumineux. Un regroupement se fait à l'ombre d'un rocher. Rencontre entre Raymond et Bud :

Raymond : Le ciel semble céder à la suffocation ainsi sise. Mes incisives m’avisent de ce sentiment soudain de Saleur surannée.

Bud : T'as un veuch' sur la langue ? Chouf tes lunettes! Elles sont en train de fondre, mec! Je te promets, elles sont en train de fondre !

Raymond : Je vous vois venir, véridique.  Vous voulez veiller à vilipender mes vives voltiges en m’envoyant vers la fureur de vivre.

Bud : T’es ouf toi ! Gage-dé je te jure ! Bouge de là ! Même ta rolex se ramollit sur ton bras. On va tous clamser ! Je te jure !

Raymond : Doucement, docilement, vous devenez dément.

Bud : Mais je te promets qu’on va tous clamser ! Comme quand le frangin avait lancé un cocktail Molotov dans les poubelles, on a failli être asphyxié. Je te jure !

Raymond : Vous sentez cependant cette senteur satanique. Que quelques croyances considèrent comme créations cruelles et capitales contre la congestion du continent. Enfant, enfermé, frappant fort à la fenêtre, j’ai failli finir en fumée.

Bud : Ah ouais ! t’es plus ouf que oim !

Raymond : Feufeufeu : Faute infantile de fusion du formol et du ferment lactique. Que croyez-vous ? Que nous cramons dans ce cratère ?

Bud : Quel cratère ? Oh trop de la balle !

Le rocher contre lequel ils s'étaient réfugiés s’ouvrit sur de grandes mâchoires. Ils sont comme happés. La délivrance ! c’était un bunker, prêt pour l’apocalypse.

 

vendredi 4 décembre 2020

J'ai vu ma main

Ce jour-là, je ne me suis pas reconnu, rouge de honte, vert de dégout, noir de colère, ça m'a donné des ailes, décuplé mes forces, mis à terre. J'aurai voulu déplacer cette montagne et l'envoyer au ciel. Mais je ne pouvais pas. Je me résolus alors à m'asseoir sur la petite butée, et à contempler les reliefs de la montagne, en espérant trouver comment l'attraper. Mon esprit s'imagina ma main devenue géante, un peu comme la main dans la famille Addam's que je regardais étant enfant. Mon esprit dessinait le mouvement de rotation de la montagne sur elle-même, comme on s'efforce de remuer une plante dans la terre, lorsqu'on souhaite l'en extraire. Je dévissais la montagne de ma main gigantesque, puis je la retournais, sommet vers le bas. J'inversais par ce geste la cartographie d'un monde bientôt révolu. Je soupesais la montagne, et j'en sentais la densité compacte et rassurante. Face à cette évaluation qui me poussait à l'humilité, j'ai vu ma main...

Oui, j’ai vu ma main, tronquée, envahissante, griffes resserrées sur cette création de Dame Nature, et toujours assise sur la butée, j’ai pleuré en regardant la montagne, splendide, immense, vierge de tout sentiment dégradant, certes terriblement dangereuse, avec ses pics s’élevant haut dans le ciel, parcourus de veines noirâtres, ses résineux desséchés, et j’ai eu honte : la montagne me donnait une leçon d’humilité. Voire, même, elle me conseillait de m’élever, de communier avec elle, au lieu de chercher à me l’approprier, à la dompter...

Au lieu de songer à la tenir renversée dans ma main, une angoisse m’étreignait, car une question prenait toute ma conscience : -qui suis-je pour m’attaquer à souiller, un lieu magnifique, dont le caractère fort, m’a toujours subjuguée ?

Je lui présentais, humblement mes excuses, et cherchais des yeux comment la gravir sans l’abimer, sans attirer son juste courroux. Je devais au contraire, me sentir consciente d’être toute petite, face à son immensité, et sa majesté, et avec précaution, essayer de monter, de m’élever modestement à la force de mes mains, sans outils, car ainsi elle m’aiderait peut-être, à trouver la force d’aller jusqu’au bout du but, que je m’étais fixé. En communiant avec elle, elle me ferait découvrir le chemin pour grimper à ce sommet, qui m’attire tant.

Tout en crapahutant, Je pensais alors, à la résilience, à la transformation, qui s’opérait en moi, pour mieux appréhender ce monde nouveau. Mon envie, mon obsession, de m’élever toujours plus haut, de me dépasser, de repousser mes limites, et par quelque endroit où je me trouve, et par tous les chemins, elle y revient : Enfin, je suis libre.

mercredi 2 décembre 2020

Sur les traces du chat

Ce jour-là [...] j'aurais voulu sortir crier sur tous les toits que OUI, il est possible de changer. Et c'est ce que j'ai fait. En descendant les escaliers j'ai croisé ma vieille voisine, et lui ai servi une remarque bien sentie quand elle a, pour la énième fois, ignoré mon "bonjour". Arrivée dans la rue je me suis défoulée sur un homme qui avait laissé son chien déposer son "offrande" par terre sans la ramasser. Ragaillardie, j'ai poussé jusqu'à toquer à la vitre d'une automobiliste garée en double file sur une voix de bus. Puis je suis allée boire un café au soleil. Je me sentais bien, légère. Un peu comme la première fois où j'ai osé quitter la maison alors que ma mère était en pleine crise. Je m’en rappelle encore comme si c’était hier. Mon cœur palpitant dans ma poitrine, subtil mélange de peur et de liberté. Je n’avais que 8 ans et mis à part aller chercher le pain à la boulangerie du coin de la rue de notre maison je n’étais jamais sortie seule de chez moi. Mais ce jour de septembre 1997 je me sentais forte comme jamais, prête à mettre à l’épreuve ma liberté. Ma mère était dans la cage d’escalier, en proie à une crise de paranoïa, elle hurlait qu’il manquait des marches et qu’elle ne pouvait donc descendre prendre son café. Je lui préparai son café et lui en fis sentir l’odeur, je dévalais et remontais l’escalier plusieurs fois de suite mais elle ne bougeait pas et continuait d’hurler : 

- Cléa s’il te plaît fais quelque chose, il manque des marches à l’escalier, je vais être en retard au travail.

Ce jour-là nous avions prévu avec ma mère d’aller au marché acheter des pommes pour faire une tarte. Après quelques tentatives pour la ramener dans une autre réalité, je m’assis à la table de la cuisine quand je vis un chat par la fenêtre qui explorait le jardin et semblait bien étranger aux cris de ma mère. Je sortis donc par la fenêtre sans rien dire et fut envelopper d’une douce sensation. Le soleil réchauffait mon corps et mes tremblements de peur s’estompèrent. Je traversais une légère phase d’euphorie et partie sur les traces du chat. Au bout d’un moment, quelque peu lassée de sa compagnie, il semblait ne pas faire attention à moi, je décidais de franchir l’angle de la boulangerie pour voir par- delà les murs de mon enfance. C’était le jour du marché et je me retrouvais ballotté entre les passants, d’un stand à l’autre, du crieur aux poissons, à la gentille vieille dame qui vendait des confitures. Je finis par me retrouver devant le stand des fruits et expliquait au vendeur que ma maman n’avait pu venir, qu’elle le payerait la semaine suivante. Je pris mes pommes et rentrais à la maison.  Comme quoi on n'est jamais mieux servi que par soi-même.   

Aussi lorsqu’une quinquagénaire, lunettes noires et air pressé, s’assis à la table voisine et continua sa conversation téléphonique, en faisant profiter tout le monde et pestant sur le serveur qui allait trop lentement, et sur cette terrasse pas si jolie, et ces fous de plus en plus présents, je ne pus m’empêcher de lui arracher son téléphone et de l’écrabouiller sous mes pieds. 

40 minutes

Ce jour-là, je ne me suis pas reconnu, rouge de honte, vert de dégoût, noir de colère, ça m'a donné des ailes, décuplé mes forces, mis à terre.  J'aurais voulu sortir cet employé de l'administration de son aquarium et lui faire avaler, pêle-mêle, son CERFA 196-136, son air suffisant et ses lunettes double foyer.

J'ai pris une grande inspiration, serré le poing en position "patte de tigre", maigre reliquat de mes leçons de Kung Fu en primaire, et j'ai répondu dans un soupir : 

-D'accord. La copie de mon BSR, mon B2I et mes bulletins de cinquième. Je retenterais ma chance le mois prochain...

L'idée du food truck de bouillabaisse, c'était celle de Théo.  Moi, j'aurais bien continué ma petite routine bien rodée et sans surprise en tant qu'archiviste. Je suis comme ça. Je n'ai jamais vraiment aimé le risque. A l'époque déjà, le teint porcelaine dans la lumière des écrans, blanc comme les pages de mes thrillers, je passais pour un froussard aux yeux de mes copains et de mon frère, horde sauvage à moto-cross dans les collines. Aux yeux de ma mère, j'étais un exemple de prudence.

Adossé aux murs de la Préfecture, je m'en grille une, et me perds à contempler le parvis et ses cascades désynchronisées. L'eau mène une danse déstructurée avec les feuilles de platanes, les mégots et les petits mots dont les marabouts arrosent la ville. Un fantasia d'un nouveau genre, Las Vegas en moins bien. C'est peut-être là où je pêche. J'ai rien compris. La vie, pour la commencer, il ne faut pas attendre qu'elle ressemble à un parterre lisse, bien quadrillé. Il faut savoir nager avec les relents d'imprévus, les esquisses avortées, et les autres merdes qui passent. Au mieux, on en fait quelque chose de beau, au pire, on en fait quelque chose.

Je me réveille ce matin avec l’envie de faire quelque chose. Je sirote mon café, sur ma petite table, de ma petite terrasse, un bout de paradis, mon petit cabanon. Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, secouée par la culpabilité de ma colère démesurée. Je n’aime pas quand je m’emporte, surtout que le couillon, il a fait que son boulot. S’il faut ces papiers, il les faut. Le ridicule ne vient pas de lui mais de sa hiérarchie déconnectée de la vie réelle. Tu crois qu’ils se rendraient compte du ridicule des demandes administratives ? Arf ! Je suis toujours en colère. Et je dois être tout palot en ayant si peu dormi. Encore un truc qui me colle à la peau.

Je connais bien le bouillon pourtant, à travailler dans le milieu fonctionnaire, depuis le temps, et je ne m’y fais pas. Archiviste. Je suis archiviste, fonctionnaire et en colère contre l’administration, c’est bien le comble. Archiviste est le métier le plus rigide que j’ai jamais exercé. Le seul en fait. Je collecte, j’organise, je classe. Pourquoi j’ai choisi ce métier ? Finalement, je crois bien que je suis un froussard et que ma mère avait raison. J’ai choisi ce métier par prudence, la sécurité de l’emploi. Ça rassurait mon père qui avait galéré toute sa vie en retapant des pointus, je crois. Ça valorisait ma mère, qui se gaussait que je sois devenu fonctionnaire. Et un peu pour l’histoire marseillaise aussi. J’aime cette ville, son histoire provençale mêlée à son histoire portuaire, ses origines méditerranéennes entremêlées aux origines orientales, ses hommes et ses femmes de terroir et ses hommes de mer, sa fierté d’être et pourtant terre d’accueil, son identité marquée et à la fois multiculturelle, son territoire uni et en même temps partagé en villages et communauté, j’aime sa daube et son aïoli, ses croquants aux amandes et ses navettes à la fleur d’oranger, sa soupe au pistou et sa bouillabaisse. Ah, la bouillabaisse ! Je suis archiviste dans le domaine maritime, heureusement, je n’ai pas tout loupé.

Mes pensées de la veille prennent une allure de méditation et je me sens d’humeur à bousculer mon quotidien. Je l’aurais cette autorisation d’aménagement de camion en cuisine marseillaise roulante ! Dans un mois, certes, mais je l’aurais !

Quand j’y repense, j’aurais aimé faire parti de cette horde de moto-cross, rouler à fond la caisse, soulever la poussière dans les collines, sentir le vent qui te rafraichit les joues, rouler pour m’évader, comme lorsque je regarde la mer, au lieu de ça je pêchais. Quand mon père réparait un pointu, on allait vers le Planier avec et on restait des heures à pécher. J’adorais ça aussi.

Je finis par sortir de mes pensées et filer me préparer pour archiver à nouveau. Pas prêt de le quitter ce boulot. Je bougonne sur la navette qui rejoint le vieux port depuis Pointe rouge, trop de touriste l’emprunte. Une fois sous l’ombrelle métallique, j’aime à marcher jusqu’à la Belle de Mai, je flâne dans les rues étroites et mon esprit s’évade. Mais ce matin je suis en boucle, toujours en colère, toujours fatigué, toujours bougon. J’ouvre la grande porte du hall des archives en regardant dehors, comme prêt à partir, en direction des voitures garées : la voiture rouge de Max, mon collègue de bureau est là et la moto du chef, rutilante, brillante, et garée sur le trottoir. Sale con prétentieux. En marchant, je salue les collègues et crie à qui veut l’entendre qu’aujourd’hui faut pas m’escagasser et ça les fait sourire. Je ne fais peur à personne. Je me dirige vers mon bureau lentement, histoire de me leurrer, comme si je pouvais ne pas l’atteindre et je croise le chef de la section archive de l’histoire maritime de Marseille, Paul. Paul le parisien, venu tout droit de la capitale, qui pige rien à Marseille et qui la critique sans cesse avec son gros rire bien gras, qui ne pige rien aux bateaux et qui a le mal de mer sur un pédalo. C’est une blague entre nous. Personne ne comprend ce qu’il fait là, personne ne l’apprécie, et surtout pas moi. Il est autoritaire, la règle c’est la règle même si elle est insensée. Je croise donc Paul qui va aux toilettes, comme tous les jours à la même heure. Il lit son magazine de parisien. C’est une blague entre nous. Il en a pour quarante minutes au moins !

Il en a pour quarante minutes au moins.

Il en a pour quarante minutes au moins.

Et là, je bascule. Je marche vers son bureau. Ouvre la porte. Fouille sa mallette. Prends mon butin, comme si c’était le graal, la solution à mes problèmes existentiels. Je vais dans mon bureau, y pose ma sacoche, allume la lumière et referme la porte en sortant. On croira que je suis dans le bâtiment, si l’on me cherche. Je me dirige vers le hall, bougonne un « ça va ! » quand Samia la réceptionniste grande gueule me crie avec son bel accent « Alors ! tu repars ? qui t’a escagassé mon minot ? ». Je l’entends rire quand je pousse la porte.

Je défais l’antivol, grimpe sur l’engin et le démarre. Je prends la rue à contresens pour me retrouver au plus vite de l’autre côté de Saint-Charles et filer vers Aubagne. Je roule à fond la caisse, je file avec sa belle moto brillante et rutilante et je roule, je roule vite, enfin !

Et toute la colère dont je m’étais rempli s’échappe. Chaque goutte de sueur sèche avec le vent et emporte une dose de colère. Je suis en colère contre moi. Moi qui depuis toutes ces années, m’empêche de vivre ma vie. Moi qui ai répondu aux besoins de tous, le bon gars bien gentil, sauf aux miens. Je n’osais pas, j’avais peur… peur d’être libre, peur d’être moi.

Je roule jusqu’à la panne sèche. Et je choisis de rentrer chez moi en stop. Il est tard mais je savoure chaque instant de mon retour, je discute joyeusement avec mon aimable conducteur et une fois au cabanon, j’ouvre ma plus vieille bouteille et je mets à réchauffer la bouillabaisse.

Tout était déjà là, à m’attendre.

Le verre de rouge est excellent, je m’installe, et dans un nuage vaporeux de Camel qui se consume j’écris, puis je signe la lettre de démission qui changera le cours de ma vie.

Pour ça, j’ai transpiré ma colère et revus mes souvenirs, les neufs et les vieux, recommencer à zéro. 

mardi 1 décembre 2020

Clope au bec

Ce jour-là, je ne me suis pas reconnu, rouge de honte, vert de dégout, noir de colère, ça m'a donné des ailes, décuplé mes forces, mis à terre. J'aurai voulu attraper un oiseau au vol et migrer avec lui à l’autre bout de la terre. Je sortis donc de la salle de réception et alla m'isoler dans les toilettes du 1er étage, qui sont un peu plus spacieux que les autres. J'avais l'habitude dans ces moments de perte de contrôle de moi-même, quand je sentais le goudron envahir tout mon corps et le figer petit à petit, que la colère était prête à déborder de réaliser un exercice de respiration. J'entrais donc dans les toilettes et m'assis en tailleur. Je tentais un exercice de respiration lente, en inspirant de l'air par une narine et le faisant sortir par la même, en alternance des deux narines. Mais je fus soudain enveloppé par un songe. Je me vis alors enfant lors d'une soirée de nouvel an, mon professeur de physique frappant à notre porte et venant s'installer à notre table. Je fus à l'époque pris d'une telle honte que je courus m'enfermer dans les toilettes. Je me réveillais en sursaut, c'est donc de là que me venait ce réflexe de la méditation- toilettes ? On frappait à la porte...

C’était Marc, mon collègue et ami, qui m’avait vu courir au 1er étage et connaissait bien cette manie de me réfugier dans les toilettes lorsque j’étais contrarié. Je le briefais rapidement sur la réunion qui avait provoqué mon courroux, et il proposa d’aller fumer une cigarette sur le toit. Il me tendit le paquet et j’en ai extrait une blonde, que je bloquais entre mes dents à la manière de Belmondo. Ou plutôt à la manière de Mr Landais, qui avait également cette attitude que j’avais observée tant de fois et finie par adopter. Ce soir de réveillon j’avais été particulièrement frappé par la nonchalance et la classe qui émanaient de sa personne, la clope clouée au bec. Cet homme m’hypnotisait. Il avait le don de provoquer chez moi une sensation de chaleur mêlée à une peur panique. Je souriais au souvenir de l’enfant maladroit et impressionnable que j’étais.

Le toit de l’entreprise offrait une vue imprenable, et parler avec Marc réussit à me détendre. Il me racontait son week-end à la montagne et l’incroyable saut en parachute que des amis lui avaient offert. C’est alors que je reçu un sms de Léa : « Mr Landais est mort, accident de voiture. L’enterrement à lieu dans 3 jours. Tu seras là ? ». Mon sang ne fit qu’un tour. A la vue de mon visage défait, Marc me questionna et je lui partageais la nouvelle. Conscient du choc que cela devait représenter pour moi, il me prit dans ses bras. Effondré sur son buste, j’enviais son expérience du week-end : une inexorable Montée au ciel. 

Teint en vert

Depuis que l’homme a avalé du sous-traité, du surgelé, du chimique, du colorant, du pollué à haute dose, il semblait bien être habitué à se taire, sûrement à cause de sa langue boursoufflée.

Un soir, alors que Marcel rentrait d’une journée harassante, il constata que sa langue boursoufflée avait non seulement doublée de volume mais aussi verdi. Il crut d’abord à la coloration des épinards surgelés de midi et pensa se laver les dents et la langue. Hélas, cela ne changea rien. Il aurait aimé en parler, ce soir, à quelqu’un. Cela l’inquiétait terriblement. Impossible de téléphoner, on ne le comprendrait pas. Il pensa aller sonner chez les voisins sauf qu’il se sentait vraiment gêné de cette situation. Il était moche à faire peur. Si seulement Pierre ne l’avait pas quitté, il aurait pu évacuer son anxiété, son stress en tirant la langue. Il rit en pensant à tirer la langue parce qu’il se souvenait du jeu auquel il jouait avec son ami d’enfance, Martin. Si l’un des deux se faisait punir au coin, alors, l’autre devait lui tirer la langue depuis sa place, sans être vu du professeur. Le puni devait évidemment y répondre et compter le nombre de tirage de langue que le professeur ne parviendrait pas à voir. Cela se terminait inlassablement de la même manière : l’acolyte était puni à son tour.

Il fouilla longuement la pharmacie tout en se disant qu’il ne pourrait rien avaler de toute façon. Il paraît que la nuit porte conseil alors il s‘allongea. L’anxiété était si forte qu’il ne parvint pas à s’endormir. Pour s’apaiser, il cherchait à répéter un mantra : l’espoir me dit que tout peut être transformé. L’espoir me dit que tout peut être transformé. L’espoir me dit que tout peut être transformé. L’espoir me dit que…

À son réveil, Marcel s’habilla, ouvrit la porte de son appartement et la langue boursouflée et verdit, tout en dehors, sonna chez le voisinet suspendit son geste. Son regard venait de balayer le parterre de fleurs à ses pieds, puis le jardin et plus loin, le parc où les enfants ne jouaient plus. Ce qui l’étonna ne fut pas le calme qui y régnait, ce ne fut pas le silence et son emprise mais les couleurs que ces yeux percevaient. Difficilement descriptible, la moindre goutte qui transpirait de chaque feuille ou pétale scintillait à l’éblouir. Il reconnut la douleur de la soif comme une dipsomanie mais dans un régime vital, incommensurable et soudaine qui ne se contentait pas de lui assécher la bouche où sa langue semblait vouloir se faire oublier mais où tous ces pores réclamaient l’hydratation. A ce moment-là précisément, il se retrouva face à sa voisine qui lui ouvrit la porte. Ses cheveux teints en vert ressemblaient à ces hautes herbes négligées de sa cour mais à ne point s’y méprendre, sentait bon le printemps. Il l’aurait embrassée s’il ne s’était pas retenu, les mains dans les poches pour piéger ses mains avides de l’enlacer. Une rumeur poétique planait avec ce goût de pollen sur la langue. Il bégaya dans une tentative d’élocution tandis qu’il postillonna un nuage de pistils de toutes les couleurs qui frisèrent instantanément la chevelure d’étamines arborescentes de son accolée. Ces semences se dispersèrent comme une poussière d’étoiles baptisant la génitrice incarnée qui recueillait l’offrande, les yeux rayonnant de joie. Sa robe se détachait comme une écorce desséchée dévoilant un velours digne des pétales de roses. Et quel parfum ! Ses jambes semblèrent s’allonger langoureuses et épineuses. Marcel, dégoulinant et ému, transpirait de toute sa sève blanchâtre et suave tentant de garder la dignité d’un Homme qu’il n’était cependant plus. Prêt à communier avec la nature qu’elle représentait.

Le lendemain, le paysage urbain se verdit, recouvrant plastiques, bétons et ferrailles de ses ramures. Les insectes éboueurs avaient nettoyer toutes les ordures abandonnées et orphelines sur les pas de portes qui restèrent grandes ouvertes, offertes sans crainte à la lumière. Les oiseaux aidèrent les guirlandes de lierres à habiller les pylônes électriques qui disparurent sans combattre. Avec douceur et fraicheur mais néanmoins sans appel, la nature prit sa revanche sur l’Homme qui croyait tant maitriser la situation envers et contre tout. L’invasion du sous-traité, du surgelé, du chimique, du colorant, du pollué à haute dose, furent digérée libérant la terre de toute autre velléité, arborant un autre langage où le souvenir de Martin restait néanmoins vivant : l’histoire d’un autre temps dont la page fut tournée en un jour et une nuit. Mère nature accouchait d’un nouvel Homme, sans singularité ou supériorité sur tous ses autres enfants de la fratrie, végétaux ou animaux, lisse comme un dessin, identique à n’importe qui.

Depuis le jour où

 D'où vient cette pipelette en bikini qui marivaude dans le jacuzzi avec un gringalet en Bermuda ?

Certainement de la ferme des stars perdues du village d’à côté me répondit Franck, le responsable cocktail de la piscine du camping 3 étoiles où je travaillais en tant qu'animatrice aquagym.

Le duo du jacuzzi entrepris de pousser la chansonnette sous l'eau, ce qui donnait un son couvert de bulles, et assez inaudible. Je les trouvais soudain ridicules et me mis à réfléchir à ce qu'était ma vie, mon été dans ce camping miteux du fin fond du Tarn, à donner des cours d'aquagym à des vacanciers en quête de raffermissement saisonnier. Je rêvais à autre chose, moi j'avais comme projet d'entrainer une équipe de natation synchronisée... Hé ho tu rêves ? Me dit Franck. Non, il m'a simplement semblé voir mon âme s'envoler au-dessus des paradigmes saisonniers…

J’avais tellement l’impression de gâcher mon temps, ici et ailleurs d’ailleurs, tout en me disant qu’à 20 ans, on a toute la vie devant soi. Mon rêve n’a jamais été avoué mais il ne se passait pas une journée sans y penser, depuis le jour où mes parents, à l’âge de 12 ans m’ont emmenée voir un évènement surnaturel : un spectacle de sirènes. Parce que c’est vraiment cette image qui me reste plantée dans les yeux, des êtres féériques qui glissaient sur l’eau et sous l’eau sans besoin d’oxygène, dans une grâce hypnotique. Elles étaient une, puis 10 puis 20 en un coup de brasses, à se déployer sur l’eau telles des tentacules se dispersant dans le bassin pour se rassembler en des figures improbables, oubliant leur individualité. Elles étaient comme ces oiseaux dans le ciel, libres de ne faire qu’un, synchronisées par une magie indéfinissable, inexistante dans leur singularité, toutes identiques par les faits et gestes. Elles étaient comme ces poissons dans leur monde, se déplaçant par banc, bercer par des vagues imaginaires, scintillants sous le jeu des lumières de dehors. Elles étaient belles, sans visage, faites d’ondulations en guise de membres. Capables d’immobilité et de téléportation, mon regard absorbé de toute part sur la surface et les profondeurs. Je savais pourquoi mes parents m’avaient invitée à voir ce spectacle étrange pour lequel je n’avais aucun attrait au préalable. Je détestais l’eau, je détestais nager et l’idée de me mettre en maillot de bain était pire qu’une phobie. Les différents enseignants avaient essayé toutes les pédagogies pour que mon petit corps frêle et disgracieux accepte de flotter, pour que mes racines accrochées comme des ventouses aux petits carreaux blancs et bleus libèrent leur étreinte. Je me serais noyée sous un mètre d’eau à la seule idée de ne plus avoir pied. Alors animatrice d’aquagym, c’est pour qu’on arrête de me parler de cette répulsion irraisonnée, c’est ma revanche à cette masse visqueuse que je regarde de haut. De mon estrade bien au sec, dans mon legging avantageux, je suis dans la parfaite monstration des gestes et postures à adopter pour raffermir mon troupeau de cochons des mers qui flottent tant bien que mal en mouvements disgracieux et gluants, un autre genre de tentacules. De aquaphobe à aquagym, je changeais de registre. J’offrais une certaine satisfaction à la perception que l’on pouvait avoir de moi en effaçant l’ardoise d’une certaine culpabilité indomptable, mais au fond de mon abîme, je savais qu’un poulpe continuait à m’enserrer le cœur, retenant le jus du vrai plaisir d’une jubilation maîtrisée. Et ce n’est pas au fin fond du Tarn que …

Hé ho, Ariel, c’est le dernier jour aujourd’hui ! Avant de repartir à la fac, sur les bancs des amphis pompeux, que dirais-tu d’une animation pour débrider nos cachalots du jacuzzi ? me dit Franck. J’ai toute une panoplie de déguisements à thème, on monte dans le yacht et on se fait la photo du siècle avec toute une bande de poissons euphoriques. Tout ton groupe est partant, regarde-les enfiler leurs nageoires, c’est hilarant ! Moi j’ai choisi la pieuvre géante pour mieux enlacer mon Ariel, princesse des sirènes ! voilà le tien…

Et là … Je m’y vois, les yeux grands ouverts, glissante sur l’eau avec ma queue d’écailles bleutées, mon rêve à mes pieds cousus main, posé sur un plateau doré ou argenté peu m’importe…

Ni une, ni deux, j’avale d’une gorgée du cocktail détonnant qu’il me tendait, j’enfile ma queue de poisson, détache mes cheveux de rouquine sauvage et me voilà dans l’instantanée du polaroid, faire trempette avec les clients.